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La vertu de butance (ou «prudence»)

Bartolomé Esteban Murillo. L'enfance de la Vierge.
La Docilité, une des parties intégrales de la Butance.
(Bartolomé Esteban Murillo. L'enfance de la Vierge. Source)

Note: Le latin a deux termes, «prudentia» et «cautio», là où le français n'en a qu'un: «prudence». Ceci porte à confusion, d'où le néologisme «butance». Pensez que la «butance» vous aide à atteindre le but.

1) Introduction

La forme et la mère de toutes les vertus est la butance. Elle est définie comme la vertu intellectuelle qui dirige avec rectitude les actes humains particuliers, grâce à la rectitude de l'appétit, vers un bon but. Le bien-être émotif, selon nous, survient par une certaine disposition de tout le réseau des émotions humaines, un bien-être qui suit la disposition correcte des émotions par les vertus. Si nous avons raison, alors la butance est la mère de la santé émotive. Et si la vertu est le secret de la beauté, alors la butance est, de bien des manières, la mère d'un beau caractère. Parce que c'est la butance qui détermine le juste milieu de la raison dans toutes les actions et les situations humaines.

La butance, toutefois, n'est pas seulement une vertu intellectuelle; c'est aussi une vertu morale. Une vertu morale est une habitude qui rend bon son détenteur. On peut être brillant et instruit, sans être moralement bon, mais il n'est pas possible d'être «butant» sans être moralement bon. L'homme butant est celui qui fait le bien, par opposition à celui qui ne fait que connaître le bien. Il y a plusieurs moralistes et théologiens, mais les personnes butantes ne sont probablement pas aussi nombreuses. Il est beaucoup plus facile de parler de la vertu - incluant la butance - que d'être vraiment vertueux. Et celui qui ne se comporte pas bien ne peut pas être dit butant, même si, par hasard, il est très instruit. Ceci deviendra plus clair, au fur et à mesure que nous examinerons soigneusement ce qu'est la butance.

Plus on pense abstraitement, plus on est sûr de notre conclusion. Ainsi, la mathématique est une science très certaine, plus que, disons, la biologie. Quelle est la dernière fois où on a dû changer une équation mathématique? Mais les théories sont normalement révisées dans les sciences physiques, car les objets de la mathématique sont plus abstraits de la matière, que le sont les objets de la science biologique. De même, on a un niveau de certitude relativement élevé lorsqu'on traite de questions morales très générales comme le meurtre, l'euthanasie, le mensonge, etc., mais alors qu'on approche le niveau du particulier, c'est-à-dire un niveau plus concret, très souvent on devient moins certain concernant ce qu'on devrait faire, parce que le niveau concret contient tant de variables qui rendent la prise de décision beaucoup plus compliquée. En effet, il y a beaucoup plus de choses à prendre en considération.

Ceci ne signifie pas qu'il n'y a pas de vérité au niveau concret de la prise de décision morale, ou qu'à ce niveau le bien moral n'est que relatif (c'est-à-dire relatif à comment vous vous sentez, ou à ce que vous voulez). Rien ne pourrait être plus loin de la vérité! Au contraire, cela signifie qu'il faut une vertu spéciale par laquelle on peut voir et facilement trouver son chemin, dans ces eaux troubles, vers le bon but. La butance est l'application de principes universels aux situations particulières, et ainsi, elle est absolument nécessaire à la compréhension des principes moraux universels. Mais puisque la butance traite des particuliers, dans l'ici et le maintenant des situations réelles, un certain nombre de qualités intellectuelles sont aussi nécessaires si on veut être capable de bien choisir, des qualités que l'on n'acquiert pas nécessairement dans une salle de classe. Saint Thomas en parle comme des parties intégrales de la butance, sans lesquelles il n'y a pas de butance, tout comme il n'y a pas de maison sans un toit, des murs, et des fondations.

2) Les parties intégrales de la butance

2.1) L'intelligence des premiers principes (Les biens humains)

La butance commence avec une intelligence des premiers principes de la raison pratique, ce que saint Thomas appelle la syndérèse. La syndérèse est une habitude naturelle par laquelle on tend à un certain nombre de biens. Or, le bien est l'objet de l'appétit. Donc, les objets de ces inclinations sont des biens. Et puisque ces biens ne sont pas à l'extérieur de la personne humaine, mais sont des aspects de la personne humaine, on les appelle donc biens humains.

Il y a un certain nombre de biens humains vers lesquels tendent naturellement chaque homme. Ces biens ne sont pas connus des sens, mais par l'intellect, et ainsi ils ne sont pas désirés par l'appétit sensible, mais surtout par la volonté (l'appétit rationnel), donc ils ne sont pas des biens sensibles, mais des biens intelligibles. Ces biens humains intelligibles incluent: la vie humaine, la connaissance de la vérité, la saisie et la jouissance de la beauté, le loisir (le jeu et l'art), la sociabilité, la religion, l'intégrité et le mariage. Considérons-les individuellement.

La vie: L'homme a une inclination naturelle à conserver sa vie; car il voit sa vie comme fondamentalement bonne. Il désire aussi communiquer la vie aux autres, d'engendrer la vie humaine (procréation). L'existence humaine est le type d'existence d'un animal doué de raison. Il est fondamentalement bon, pour un animal rationnel créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, d'être créé à l'image de la connaissance et de l'amour (l'intellect et la volonté). La vie humaine est une vie spécifiquement «cognitive», une vie ayant le potentiel de l'auto-expression par la connaissance et par l'amour. Tout le reste dans l'univers physique existe pour servir la vie humaine et est évalué selon sa capacité de le faire. Ainsi, tout dans l'univers est instrumentalement bon, alors que la vie humaine seule est fondamentalement bonne (l'homme seul a été voulu pour lui-même par Dieu).

La vérité: Cet homme, qui est fondamentalement, intelligiblement et intrinsèquement bon, désire connaître la vérité pour elle-même. Comme Aristote le dit dans la Métaphysique: «C'est dans la nature de l'homme de vouloir connaître». Connaître est un mode d'exister. Lorsqu'on connaît quelque chose, on devient ce qu'on connaît («l'intellect est d'une certaine manière toutes choses»). La connaissance est une sorte d'auto-agrandissement. L'homme désire toujours d'être plus pleinement, et il existe plus pleinement en étant un connaissant, un «voyant». Comme Aristote l'a clairement vu, le but ultime de l'homme dans sa vie a quelque chose à voir avec la connaissance, c'est-à-dire la contemplation, qui est son activité la plus élevée et, selon l'Aquinate, le «mode d'avoir le plus élevé».

La beauté: En même temps, l'homme a une inclination naturelle à regarder ce qui est beau, à le voir, à «l'intuitionner», à le contempler. Alors il visite les musées de beaux-arts, il écoute de la belle musique, il regarde les couchers de soleil ou le beau visage d'un enfant, et il contemple même la beauté de la divine Providence. En effet, son but ultime a quelque chose à voir avec l'intuition, surtout l'intuition de la beauté, et c'est quelque chose que Platon avait bien compris (Cf. Le banquet, 210e-212b).

Les loisirs, le jeu, l'art: L'homme fabrique. Il se sert de toutes ses facultés sensibles et intellectuelles pour produire des oeuvres d'art, comme la peinture, la poésie, la sculpture, l'architecture, les monuments, etc., juste pour le fait de créer, ou juste pour le fait de jouer, comme le golf, les cartes, les échecs, etc. En fait, il y a un élément permanent de contemplation dans tout ceci. C'est l'homme, ce connaissant, qui participe à des loisirs. La personne qui joue a la faculté cognitive d'auto-réflexion complète, ainsi elle contemple la merveille de ses propres habiletés et jouit de la conscience de leur perfectionnement graduel. Cette personne contemple ses dons et détecte le Donateur qui les sous-tend. Par exemple, un bon joueur d'échecs est émerveillé par les lois qu'il peut détecter dans une partie ordinaire d'échecs, et les joueurs s'émerveillent dans l'intuition de la beauté de l'exécution d'une stratégie bien planifiée, quand elle donne un touché, ou un but, ou un coup de circuit. Même les spectateurs contemplent et discutent de ces jeux après la partie. La contemplation est partout dans le loisir du jeu et de l'art faits pour eux-mêmes. Si ce n'était pas le cas, personne n'aurait de loisirs. Quel animal dénué de raison a des loisirs?

La sociabilité: L'homme tend à l'harmonie entre lui-même et les autres. Il est un animal social et politique. La personne humaine n'est pas parachutée dans ce monde comme une entité isolée mais personnelle. L'homme naît dans une famille, et il est enclin à avoir des rapports avec cette famille et à y trouver sa place. Car il se découvre lui-même par les autres, surtout ses parents et ses frères et soeurs. Il naît aussi dans une nation, et est enclin à avoir des rapports avec le tout social, et à trouver sa place dans ce tout plus grand.

Il tend à instaurer des amitiés. Il est heureux de «voir» ses amis, d'«entendre» leurs voix. Ultimement, il désire partager le bien qu'il a. Plus que tout, il désire partager ce qu'il «voit» ou connaît avec les autres. Et les autres désirent partager avec lui tout ce qu'ils ont reçu gratuitement, surtout ce qu'ils possèdent dans la connaissance (car la connaissance est le mode le plus élevé de posséder quoi que ce soit). Ces amis lui permettent de voir ce qu'il n'était pas capable de voir auparavant. Les points de vue que ses amis lui amènent l'agrandissent, et eux de même sont agrandis par ce que lui leur apporte.

Ses amitiés ne sont pas seulement utilitaires. Au contraire, la forme la plus élevée d'amitié qu'il recherche est l'amitié de bienveillance (Éthique à Nicomaque 8. 3, 1156b6). Il n'a que quelques vrais amis avec qui il peut se partager à un niveau si profond. Mais il tend vers eux, parce que la bonté d'elle-même cherche à se diffuser, et plus on lui donne, plus il veut partager ce qu'il a reçu, et ceci est particulièrement le cas avec ce qu'il «voit» ou regarde, c'est-à-dire ce qu'il connaît, ce qu'il intuitionne ou contemple. Se réjouir en présence de ses amis n'est rien de moins que de voir. C'est une forme de contemplation.

La religion: L'homme tend vers ce qui le dépasse car il est conscient d'un désir en lui pour le bonheur parfait. Il regarde sa propre finitude et la finitude de la création. Il tend vers ce qui est au-delà du temporel, vers l'éternel, mais néanmoins il ne peut pas transcender les limites de sa nature. Mais il en rêve (comme on le voit dans Platon). Il cherche à connaître le Donateur derrière le don de son existence, c'est-à-dire derrière le don qu'est la création. En tant que nature spirituelle, il est ouvert à la totalité de la réalité, le tout de l'être (l'Être universel). Il cherche à connaître «toute la réalité», c'est-à-dire de posséder le bonum universale. On sait, par la Révélation, qu'il ne va pas l'atteindre par ses propres forces. On pourrait penser, comme l'a fait Platon, que la mort va le libérer de l'ordre temporel afin d'entrer dans le domaine du «réellement réel», afin de contempler la beauté subsistante. Et ça pourrait bien être le cas. Mais la Révélation nous dit que ceci ne peut arriver que par l'initiative de Dieu. Il ne peut pas, avec ses propres facultés, atteindre Dieu. S'il doit atteindre le bonum universale, cela ne peut se faire que par un autre don gratuit (distinct de la création). Il dépend de l'initiative divine. En fait, même son propre bonheur naturel dépend du don gratuit des autres; car il ne peut pas forcer les autres à être ses amis. Ainsi cette dépendance sur l'initiative divine n'est pas du tout déplacée, car l'homme sait déjà qu'un élément de son propre bonheur est le sentiment d'avoir une dette qui ne peut pas être payée.

Le mariage: L'homme est enclin à se marier, pour se donner complètement à un autre, pour appartenir à un autre exclusivement dans une union charnelle. Même un mariage consommé par une union sexuelle est une sorte de connaissance. Marie dit à l'ange Gabriel: «Je ne connais pas d'homme» [Lc 1:35]. Le don de soi dans l'acte marital est une révélation de soi à l'autre. On se laisse connaître, et on se donne afin d'être connu par un autre d'une manière qui est exclusive et donc fermée aux autres. Le mariage est une sorte spéciale de connaissance de personnes. L'amour veut que l'autre voit ou regarde ce qu'il connaît, surtout l'amour conjugal. Et autant l'époux que l'épouse veulent engendrer la vie humaine, car la bonté cherche à se diffuser soi-même, et leur relation conjugale unique est bonne. Ils désirent qu'une nouvelle vie, le fruit de leur amour, partage ce qu'ils connaissent, c'est-à-dire la relation qu'ils ont l'un avec l'autre (de même qu'avec les autres, la création, et Dieu).

L'intégrité: L'homme est enclin à chercher l'intégration en lui-même, une intégration des éléments complexes de lui-même. C'est parce qu'il cherche à être plus pleinement, et l'un (de même que le bien, le beau et le vrai) est une propriété de l'être. Il est enclin à instaurer une unité plus intense en lui-même, c'est-à-dire l'harmonie entre ses actions et son caractère, de même que sa volonté et ses passions. Instaurer l'ordre dans ses passions (cultiver la tempérance et le courage) est un moyen en vue d'un but. Une personne cherche à avoir la tempérance et le courage en vue de posséder le bien le plus élevé, dont la possession est menacée par la sensualité excessive et par le désordre émotif.

Ce sont les principes premiers de la raison pratique. Ils sont les points de départ de l'action humaine, les principes qui motivent toute action humaine que nous choisissons de faire. Maintenant, le tout premier principe de la morale est évident de soi, et il est présupposé dans toute action humaine. Ce principe est: Il faut faire le bien, il faut éviter le mal.

Préceptes secondaires

C'est de ce principe que sont dérivés des préceptes plus spécifiques. Un acte spécifiquement humain est un acte qui est motivé par un ou plusieurs de ces biens humains intelligibles. Se gratter quand ça pique n'est pas une action spécifiquement humaine, car même les chats et les chiens se grattent quand ça pique. Mais poser une question est un acte spécifiquement humain, car derrière cette question il y a la volonté de savoir et de posséder la vérité, qui est un bien humain intelligible. C'est aussi un acte spécifiquement humain et une action humainement bonne, lorsqu'on arrête l'auto pour contempler un magnifique paysage ou la beauté majestueuse des montagnes.

Le mal est une privation, un manque de quelque chose qui devrait être là. C'est une insuffisance ou un manque de complétude. Ainsi, une volonté mauvaise est une volonté qui est déficiente, alors qu'une bonne volonté est entière et complète. Ainsi, une action moralement bonne implique une volonté ouverte à tout l'éventail des biens humains intelligibles, alors qu'une volonté moralement mauvaise implique une volition déficiente, une volonté qui n'est pas ouverte à tout l'éventail des biens humains. Une personne est bonne si elle veut le bien, non pas seulement son bien, car les «biens humains» ne sont pas limités à cette instance individuelle qui est lui-même. Le bien humain n'est pas non plus limité à sa famille immédiate ou ses proches, etc. Si une personne a une bonne volonté, elle veut le bien partout où il y en a une instance.

De ces principes, des préceptes moraux plus spécifiques ou secondaires peuvent être dérivés. De plus, ces principes sont naturellement connus à un certain degré par toute personne humaine. Par exemple, tous les gens (qui sont plus ou moins mentalement en santé) partout dans le monde et durant toute l'histoire comprennent que la justice est bonne, et qu'il faut agir avec justice. Alors que les préceptes deviennent plus spécifiques, toutefois, et qu'ils sont appliqués à des situations spécifiques, les désaccords commencent à apparaître.

Mais considérons certains des principes plus intermédiaires, dérivés du premier principe de la morale. D'abord, si on doit faire le bien et qu'on doit éviter le mal, on ne doit pas volontairement détruire une instance d'un bien humain intelligible, pour préserver un autre bien intelligible ou sensible. En d'autres mots, on ne doit pas faire le mal en vue d'un quelconque bien. Détruire volontairement une instance d'un bien humain, comme la vie d'un enfant, même en tant que moyen en vue d'un but quelconque, implique une volonté déficiente, une volonté qui n'est pas entièrement bonne; car une bonne volonté n'attaque pas volontairement ce qui est bon.

De plus, on ne doit pas traiter une autre personne humaine comme un moyen en vue d'un but, c'est-à-dire aimer une personne humaine juste pour ce qu'elle peut fournir, car c'est traiter un homme comme s'il était un bien instrumental, et ceci ne reconnaît pas sa dignité intrinsèque de personne qui doit être aimée pour elle-même. Les hommes sont aussi essentiellement égaux, c'est-à-dire qu'ils ont la même nature. Ainsi, une volonté n'est pas droite lorsqu'elle traite certains hommes avec préférence, c'est-à-dire d'une manière qui ne respecte pas leur dignité égale à la nôtre. Parfois, les biens humains exigent qu'on traite certains hommes avec préférence, dans de tels cas, on ne manque pas à cette règle. Par exemple, traiter un patient qui vient d'arriver à l'hôpital, plutôt que celui qui attend depuis deux heures est un traitement préférentiel, mais c'est raisonnable parce que l'un vient de faire une crise cardiaque, alors que l'autre n'a besoin que de quelques points de suture pour une coupure. Un bien humain est en jeu ici, c'est-à-dire la vie humaine, alors le traitement préférentiel est raisonnable et exigé par une volonté droite. Le traitement préférentiel qui est arbitraire et qui n'est pas fondé sur des biens humains intelligibles, mais seulement sur des émotions, est ce qu'on veut dire lorsqu'on parle de manque de justice ou de partialité.

De plus, parfois, certaines émotions peuvent nous pousser à agir seul pour des biens humains intelligibles, alors que d'agir en communauté avec d'autres aurait permis de mieux atteindre le but visé. Certains joueurs ne passent pas le ballon ou la rondelle, mais vont s'y accrocher et laisser derrière leurs coéquipiers. Un président de Conseil étudiant pourra essayer de tout faire lui-même, alors que déléguer des tâches aux autres aurait mieux permis d'atteindre les buts que le Conseil voulait atteindre pour toute l'école. Ainsi, il est raisonnable de dire qu'on ne doit pas volontairement agir seul et de manière individualiste pour atteindre des biens humains.

Et puisqu'une action humainement bonne est une action motivée par des biens humains intelligibles, par opposition à des bien seulement sensibles, on ne doit pas agir purement à cause d'une émotion, que ce soit la peur, l'aversion ou le désir. Par exemple, une réelle menace à des biens humains, comme l'attaque d'une pit-bull enragé, donnerait lieu à la peur, et il est raisonnable de permettre à cette émotion de nous déplacer dans la direction vers laquelle elle nous pousse. On pourra évaluer la menace comme étant insurmontable, et dans ce cas ce sera le sauve-qui-peut. Un tel comportement est raisonnable et motivé par la volonté de conserver notre vie. Mais refuser d'aller à l'école parce que les nouvelles situations sociales nous mettent mal à l'aise, est faire un choix fondé sur des émotions de peur et d'anxiété (en présumant, bien sûr, que c'est un choix, et qu'il n'y a pas de phobie sérieuse qui empêche cette personne de choisir). C'est le même cas si on refuse d'aller à l'école à pied, parce qu'il y a une moufette morte dans la rue qui nous cause un sentiment d'aversion, ou parce qu'on se sent léthargique. Ce sont des exemples de comportements non fondés en raison. La raison pratique exige que le bien soit fait, mais le bien n'est pas fait parce qu'on met plus d'importance sur se sentir à l'aise, plutôt que d'atteindre des biens humains intelligibles (on ne met pas l'inférieur au-dessus du supérieur).

Il est possible - en fait, assez fréquent - d'agir en se fondant sur l'émotion du désir sans référence aux biens humains intelligibles. Manger est une action désirable et elle est au service de biens humains intelligibles, comme par exemple la vie humaine, la famille et les amitiés. Mais de manger seulement pour le goût de la nourriture est déraisonnable et pas pleinement humain, c'est de la gloutonnerie. Par exemple, une personne qui n'a pas faim et qui n'a pas besoin de s'alimenter et qui ne voit pas de raison pour manger, mais qui empoigne une boîte de glaçage à gâteaux et qui se met à en manger pour le goût sucré, se comporte d'une manière qui n'est pas spécifiquement et pleinement humaine, mais moins qu'humaine. C'est un comportement humain pour autant qu'il est voulu, mais c'est moins qu'humain pour autant qu'il n'atteint pas de biens humains intelligibles.

Participer à des comportements psychotropes, comme l'utilisation de drogues, afin de se sentir comme si notre vie était en ordre (intégrité) alors que dans les faits, elle ne l'est pas, est une fois de plus participer à un comportement qui n'est pas humainement bon. Faire des démarches pour faire du ménage dans sa vie est l'option plus humaine, quoi que plus difficile.

Voici un résumé de certains des préceptes secondaires, dérivés du premier principe de la morale:

- On ne doit pas volontairement détruire une instance d'un bien humain intelligible, pour préserver un autre bien intelligible ou sensible.

- On ne doit pas traiter une autre personne humaine comme un moyen en vue d'un but.

- On ne doit pas traiter certains hommes avec préférence, c'est-à-dire d'une manière qui ne respecte pas leur dignité égale à la nôtre.

- On ne doit pas volontairement agir seul et de manière individualiste pour atteindre des biens humains.

- On ne doit pas agir purement à cause d'une émotion, que ce soit la peur, l'aversion ou le désir.

Si la butance est l'application correcte de principes universels aux situations particulières, alors la butance exige qu'on continue de s'instruire sur les implications du premier principe de la moralité, et des principes secondaires de la Loi naturelle. Ainsi, il est raisonnable de consacrer du temps à étudier les grands penseurs moralistes du passé et du présent, comme Aristote, saint Augustin, saint Thomas d'Aquin, saint Alphonse de Liguori, et ceux d'une époque plus récente, comme le Père Joseph Rickaby, John J. Elmendorf, John Oesterle, Jacques Maritain, Ralph McInerny, Donald DeMarco, Germain Grisez, Benedict Ashley, etc.

2.2) La mémoire

Si la butance n'était que la connaissance des principes moraux universels, on pourrait arrêter ici. Mais elle est bien plus que ça. La butance exige une finesse et une sensibilité à l'ici et au maintenant du vrai monde des vrais gens. Elle exige beaucoup d'expérience. C'est pourquoi saint Thomas énumère la mémoire comme une partie intégrale de la vertu de butance, car l'expérience est le résultat de plusieurs souvenirs.

La mémoire est plus que le simple rappel de faits. La mémoire est aussi une capacité d'apprendre de l'expérience. Alors elle implique une ouverture à la réalité, une volonté de se laisser mesurer par ce qui est réel. Cette qualité d'ouverture n'est pas aussi répandue qu'on pourrait penser à prime abord. Certaines personnes ne semblent tout simplement pas apprendre de l'expérience, c'est-à-dire qu'elles ne semblent pas se souvenir que telle ou telle personne a réagi à leur manière particulière d'entrer en relation avec elle, car ils continuent de faire les mêmes erreurs dans leurs manières d'avoir des rapports avec les gens. C'est comme s'ils n'avaient pas de souvenir de la semaine dernière, ou du mois dernier, ou de l'année dernière. Ils n'ont pas une mémoire «authentique» car ils ne veulent pas se conformer à la réalité, mais ils ont pris la décision obstinée de conformer la réalité à ce qu'ils veulent que le monde soit. C'est pourquoi l'étude de l'histoire est si important pour le développement de la butance politique; n'avons-nous pas souvent entendu le vieil adage que ceux qui n'apprennent pas de l'histoire, s'exposent à en répéter les erreurs?

2.3) Docilité

Ceux qui manquent de mémoire vont probablement manquer de docilité, une autre partie intégrale de la butance. Saint Thomas écrit:

[...] la butance concerne les actions particulières. En ce domaine, la diversité est comme infinie, et il n'est pas possible qu'un seul homme soit pleinement informé de tout ce qui s'y rapporte, surtout en peu de temps; il lui en faut beaucoup, au contraire. C'est pourquoi la butance est une matière où l'homme a besoin plus qu'ailleurs d'être formé par autrui; les vieillards surtout sont qualifiés pour l'éclairer, eux qui sont parvenus à la saine intelligence des fins relatives à l'action. (ST. II-II. 49, 3)

La docilité est l'ouverture d'esprit, alors elle exige la reconnaissance de ses propres limites et la promptitude à accepter ces limites. Les gens orgueilleux qui ont trop confiance en leur propre excellence vont avoir tendance à prendre des décisions «imbutantes» ou imprudentes, parce qu'elles ne se fieront pas aux autres, à cause de leur estime de soi exagérée et désordonnée. Une personne avec une fausse docilité cherche les conseils des autres, mais seulement ceux qui seront les plus probablement d'accord avec elle, ou elle cherche les conseils des gens aussi dépravés qu'elle, et qui sont donc peu enclins à remettre en question l'orientation générale de sa vie.

2.4) La sagacité («solertia»)

La sagacité est la capacité de rapidement analyser une situation par soi-même, alors elle implique la capacité de saisir des petits indices et de s'en servir pour comprendre la situation. Les gens sagaces sont hautement intuitifs, subtils et discrets. Un professeur sagace, par exemple, va voir des indices subtiles qui lui révèlent à qui il a affaire dans sa classe, et quels sont les besoins réels de ses élèves, ce qui lui permet de déterminer rapidement l'approche la mieux adaptée à leur style d'apprentissage. Les sagaces sont aussi capables de détecter le mal caché derrière un masque de bonté, afin de pouvoir réagir de manière appropriée. Certaines personnes sont dangereusement confiants des motifs des gens malveillants, alors ils ne voient pas les indices qui suggèrent une évaluation de la situation beaucoup plus pessimiste. Car on a tendance à voir dans les autres ce qu'on voit en nous, et si nos motifs sont bons, il est difficile de soupçonner la malveillance chez les autres. De plus, l'empathie excessive a tendance à obscurcir la lumière intuitive de la solertia (en grec: phronimos).

Mais tout comme la mémoire et la docilité présupposent une volonté droite (un appétit droit), de même la sagacité. Il se peut que l'incapacité de voir soit enracinée dans une volonté de ne pas voir; car parfois les gens aimeraient mieux ne pas penser à ce que les indices pourraient signifier, de peur de découvrir certaines choses à propos de quelqu'un, ce qui ensuite pourrait les insécuriser. Comme dit le vieil adage: «Nul n'est aussi aveugle que celui qui ne veut pas voir». Il se peut aussi qu'une personne n'ait pas apprise à écouter son intuition, ou peut-être qu'elle confond une intuition négative avec le jugement des intentions des autres, alors elle rejette ses intuitions, surtout les négatives. D'un autre côté, il est possible qu'une personne veuille voir le mal là où il n'y en a pas. Ceci n'est pas la sagacité, mais le soupçon, et c'est souvent causé par l'orgueil.

2.5) Le raisonnement

Une fois qu'une personne analyse une situation particulière, elle doit être capable de faire enquête et de comparer des possibilités alternatives, et de bien raisonner des principes aux conclusions. Elle doit être capable de raisonner concernant ce qui doit être fait, c'est-à-dire de trouver la meilleure alternative qui va permettre d'atteindre le but. La butance présuppose donc une connaissance des éléments de base du raisonnement logique. Si une personne ne peut pas démasquer les erreurs logiques les plus fréquentes, il est probable qu'elle ne sera pas capable de prendre des décisions «butantes» de manière régulière. Certaines de ces erreurs fréquentes incluent:

- La pétition de principe: prendre comme point de départ ce qu'on était supposé prouver.
- Ignorer la question: prouver autre chose que ce qu'on devait prouver.
- La fausse cause (ou «Post hoc, ergo propter hoc» en latin): présumer que si un événement en suit un autre, alors il est causé par cet autre.
- L'erreur du tout et de la partie: attribuer au tout ce qui n'est vrai que pour une partie (l'erreur de la généralisation).
- L'erreur de l'autorité déplacée: conclure que quelque chose est vrai rien que parce que quelqu'un, qui fait autorité, l'a dit.
- L'erreur de ne pas séparer les personnes du problème («Ad Hominem»): rejeter la position d'une personne, non pas à cause de l'argument lui-même, mais à cause d'une caractéristique désagréable chez cette personne.
- L'erreur du «Deux poids deux mesures»: imposer des normes pour un groupe ou une personne, et une autre norme pour un autre groupe ou une autre personne.
- L'erreur de l'appel au peuple: lorsque l'orateur tente d'obtenir l'assentiment d'un groupe en faisant appel à leurs préjugés, à leurs parti pris, ou dans certains cas, à leur désir d'entendre ce qu'ils croient déjà.
- L'erreur de la métaphore: lorsqu'on prend une métaphore pour expliquer sa position, sans justifier l'utilisation de cette métaphore.
- L'erreur de la nouveauté: présume que ce qui est nouveau et actuel serait nécessairement meilleur que ce qui est plus vieux (ou vice-versa).

Plus on devient habile à démasquer de tels raisonnements trompeurs, moins il sera probable que nos décisions tomberont sous leur influence.

2.6) La prévoyance

La prévoyance est la partie principale de la butance. Son nom latin, «prudentia», vient de la même racine que l'expression française «pré-voyance», voir d'avance. La prévoyance implique la droite ordonnance des actes humains en vue d'atteindre le bon but. Ceci présuppose bien sûr que la personne est ordonnée au bon but, qui est la possession de Dieu par la connaissance et l'amour. Plus sera grand son amour pour Dieu, c'est-à-dire, plus sera grande sa charité, plus sa prévoyance sera grande: «Bienheureux les coeurs purs, car ils verront Dieu» (Mt 5:8). Car c'est par la charité qu'on atteint Dieu, et c'est par cette amitié surnaturelle qu'on peut croître dans une connaissance co-naturelle de Dieu. Plus une personne est familière avec la ville vers laquelle chacun de ses pas est dirigé, plus elle sera capable de voir quelle route mène à ce but, et quelles routes l'en éloignent. Plus une personne est familière avec Dieu, plus elle sera facilement capable de discerner les comportements qui ne cadrent pas avec cette amitié. Un coeur impur, c'est-à-dire un amour de Dieu mélangé avec un amour désordonné de soi-même, aura un effet sur sa capacité de «voir». Un amour désordonné de soi-même fera que certaines alternatives seront plus attrayantes, mais ces alternatives (ces moyens) ne mèneront pas nécessairement au bon but. Un homme butant le voit, pas un homme «imbutant». Et s'ils n'ont pas une mémoire authentique, ils vont continuer à ne pas le voir.

2.7) La circonspection

Il est possible que des actes bons en soi, et adaptés au but deviennent inadaptés à cause de nouvelles circonstances. La circonspection est la capacité de prendre en compte toutes les circonstances pertinentes. Montrer de l'affection pour son épouse par un baiser est bon en soi, mais cela peut être inconvenant dans certaines circonstances, comme par exemple à des funérailles ou dans un lieu public. Raconter certaines blagues peut être approprié dans certaines circonstances, et inapproprié dans d'autres. La circonspection est la capacité de discerner entre les deux. Ceci suppose aussi un appétit rectifié. Une personne qui n'a pas la bonne retenue (la tempérance) n'aura pas l'obligeance et la capacité de voir comment les gens autour de lui pourront se sentir s'il décide d'agir d'une certaine manière. Les sensuels, par exemple, manquent de conseil et ont tendance à agir témérairement. Un égoïste est aussi moins attentif aux autres et plus centré sur lui-même, alors lui aussi a tendance à manquer de circonspection.

2.8) La prudence («cautio» en latin, pas la butance)

Les bons choix peuvent souvent causer de mauvais effets. Choisir de ne pas agir seulement à cause des mauvaises conséquences probables est contraire à la butance. Mais la prudence fait attention d'éviter ces maux qui ont de fortes chances de se produire suite à un bon acte qu'on pense poser. Par exemple, un prêtre qui est sur le point de dénoncer publiquement une loi inique pourrait prévoir offenser certains membres de sa congrégation. Par poltronnerie ou par amour désordonné de son confort, il pourrait choisir de se taire, et ainsi nuire aux autres par son silence. Un prêtre butant, par contre, va élever la voix lorsque le silence ferait du tort aux autres, mais la prudence va lui faire préparer sa congrégation avec un long préambule, afin de minimiser les probabilités de malentendu. On ne doit jamais faire le mal en vue d'un bien qui pourrait en résulter, mais on peut parfois permettre le mal, à condition que l'action qu'on pose soit bonne ou indifférente, qu'on ne veut pas l'effet mauvais, et que les bons effets de son action sont suffisamment désirables pour compenser pour le fait qu'on permet un effet mauvais.

3) Les parties potentielles de la butance

3.1) Le bon conseil («euboulia» en grec)

Le conseil est l'enquête faite sur les divers moyens en vue du but, ainsi que les circonstances. Une personne qui n'a pas un coeur entièrement pur, c'est-à-dire dont la charité est déficiente, aura plus d'options devant elle, des options inférieures qui néanmoins lui apparaissent attirantes. Plus on a un bon tempérament, moins ces options inférieures se présentent; car elles seront rapidement éliminées. Ceci peut se comparer à une personne physiquement en santé qui a de bonnes habitudes alimentaires, par opposition à une personne qui n'est pas en santé et qui mange mal. Un menu typique sera plus attirant pour la personne qui a de mauvaises habitudes alimentaires, alors que la personne en santé va délibérer sur moins d'options, c'est-à-dire les options plus saines au menu. On a tous entendu l'expression: «Quand on veut, on peut». Le bon conseil, qui résulte d'une plus grande espérance en Dieu, et d'une plus grande charité envers Lui, génère l'énergie et l'imagination dont on a besoin pour découvrir le meilleur moyen pour atteindre le meilleur but.

3.2) Le bon jugement («synèse» et «gnome» en grec)

Le jugement est un assentiment aux moyens bons et appropriés. La synèse est le bon sens quand vient le temps de juger ce qu'il faut faire et ne pas faire dans les choses ordinaires. Il est possible d'écouter de bons conseils sans avoir le bon sens pour bien juger, mais pour juger bien de ce qu'il faut faire dans l'ici et le maintenant exige un esprit rectifié, c'est-à-dire un compréhension des premiers principes et des préceptes, et indirectement une volonté juste et des appétits bien disposés (autant les appétits du concupiscible que de l'irascible). Sans cela, nos idées seront probablement déformées, et notre jugement concernant le meilleur moyen sera défectueux; car comme Aristote le signale, telle personne (tel caractère), telle vision des choses. Il écrit:

[...] ce qui semble bon pour un homme aux normes morales élevées est vraiment l'objet de souhait, alors qu'un homme sans valeur souhaite tout ce qui l'attire par caprice. C'est la même chose avec le corps humain: les gens qui ont une bonne constitution considèrent saines les choses qui le sont vraiment, alors que d'autres choses sont saines pour les malades, et de même leurs opinions vont varier quant à l'amer, le sucré, le chaud, le lourd, et ainsi de suite. (Tout comme l'homme en santé juge ces choses correctement, ainsi dans les questions morales) un homme dont les normes morales sont élevées juge correctement, et dans chaque cas, ce qui est réellement bon va lui apparaître tel. Donc ce qui est bon et plaisant diffère selon les caractéristiques ou conditions différentes, et peut-être que ce qui démarque principalement un homme aux normes morales élevées, c'est sa capacité de voir la vérité dans chaque question morale particulière, puisqu'il est, pour ainsi dire, la norme et la mesure pour de telles questions. Le peuple, par contre, est dévoyé par le plaisir. Car même si ce n'est pas le bien, cela semble l'être, donc ils choisissent le plaisant en croyant que c'est le bon, et évitent le douloureux en croyant que c'est le mal. (Éthique à Nicomaque 3, 4. 1113a25-1113b)

Le Gnome a rapport au discernement et à l'application de lois plus élevées aux choses qui ne tombent pas sous les lois moins élevées ou plus communes qui dirigent typiquement les actions humaines. Cela implique un bon jugement concernant les exceptions aux règles ordinaires. Par exemple, les étudiants n'ont normalement pas le droit d'écouter leur baladeur en classe, mais l'exception possible pourrait être un étudiant avec un trouble d'apprentissage grave qui a une grande sensibilité aux moindres distractions. On pourra peut-être trouver des exemples similaires à un niveau plus juridique.

3.3) Le commandement

Le commandement, qui est l'application directe du bon conseil et du jugement, est l'acte principal de la butance; car on ne peut pas dire qu'un homme est butant, s'il prend bon conseil et juge bien, mais sans agir.

4) Les vices contraires à la butance (l'impétuosité, l'étourderie, l'inconstance, la négligence)

L'impétuosité est le vice contraire au bon conseil. C'est quand on ne considère pas tous les moyens disponibles en vue d'un but particulier. Prenez l'exemple de l'adolescent qui est tenté de faire l'école buissonnière, ou de mentir pour une raison ou une autre, ou d'avoir des rapports sexuels avec quelqu'un. Plutôt que de bien réfléchir et de considérer les autres options, il évite de passer un examen important, ou il ment pour s'en tirer, ou s'abandonne immédiatement à la tentation d'avoir des rapports sexuels par peur de ruiner la relation à cause de ses hésitations. L'impétuosité est souvent causée par une volonté impulsive, ou un appétit sensible désordonné, ou le mépris d'une directive (par exemple, le mépris d'une directive de ses parents ou de l'Église). L'impétuosité est un défaut de mémoire, de docilité, et de raisonnement.

L'étourderie est un défaut dans le jugement pratique. C'est un manque de circonspection et de prudence («cautio» en latin). Considérez le jeune qui dit des jurons dans un lieu public, sans la moindre considération des effets que ses actions pourraient avoir sur les autres, ou la jeune fille qui, toute emballée de voir qu'un étudiant plus âgé s'intéresse à elle, embarque dans sa voiture et part avec lui. Le contraire de l'étourderie est une condition nécessaire pour la gratitude, qui elle-même est un prérequis pour la vertu de justice. (En anglais, il y a un jeu de mots entre «thought-less» et «thought-full», «sans-pensée» et «plein-de-pensée». NDT)

L'inconstance est le contraire du commandement (l'acte principal de la butance), qui consiste à ne pas compléter un acte moralement bon en refusant de commander qu'un acte soit fait. Ce refus est enraciné dans un amour désordonné du plaisir. Pensez au cas de la personne qui ne fait pas ce qu'elle sait qu'elle doit faire, à cause de la paresse ou d'un attachement à un plaisir.

La négligence est aussi contraire au commandement, mais elle diffère en ce que c'est un défaut de l'intellect qui ne dirige pas la volonté à faire telle bonne action. Ces vices impliquent un manque de compréhension, de prévoyance, et de sagacité.

5) La butance, et l'importance de la réflexion

L'adolescence est une période pleine de dangers parce que c'est un stade de développement humain très émotif, et l'émotion non-dirigée a mené plusieurs jeunes à prendre des décisions avec lesquelles ils doivent vivre pour le reste de leurs vies, et tout cela parce qu'ils choisissent de ne pas réfléchir avant de choisir. L'excès d'émotion a tendance à obscurcir le jugement, et cela a un effet sur notre capacité de voir clairement. Les émotions nous inclinent à voir ce qu'on veut voir, et elles nous entraînent à prendre des décisions avant d'avoir réfléchi soigneusement. Alors maintenant on a de jeunes adultes qui ne seront jamais parents, à cause de cicatrices sur leurs trompes de Fallope, ou parce qu'ils ont contracté le papillomavirus, qui a causé un cancer du col de l'utérus, qui lui-même a rendu nécessaire une hystérectomie totale élargie. Il y a de jeunes adultes qui souffrent du syndrome de fatigue chronique parce que, durant leurs années d'adolescence, ils se privaient régulièrement de sommeil, afin de «profiter» plus de la vie. Certains adultes souffrent de blocage de personnalité («personality arrest» en anglais, NDT) et ont le niveau de maturité d'un jeune adolescent à cause de l'utilisation chronique de substances psychotropes. Plusieurs jeunes adultes de sexe féminin vivent maintenant sous le seuil de la pauvreté, parce qu'elles sont des mères célibataires et qu'elles ont gobé les «je t'aime».

Il est très important que les jeunes gens se servent de la mémoire qu'ils ont déjà pour considérer les conséquences possibles des décisions qu'ils sont sur le point de prendre. C'est aussi important de se tourner vers les gens qui ont réellement leur bien en tête, c'est-à-dire leurs parents. Aussi futé ou sophistiqué qu'on s'imagine être, il y a tant de choses qu'on ne sait pas, et que seul le temps et l'expérience peuvent nous enseigner. Les malheureux décrits dans le paragraphe précédent, qui ont été irrémédiablement blessés par de mauvaises décisions, sont presque toujours le genre de personne qui méprise ses parents.

6) La butance et la morale

Comme on l'a dit plus haut, la butance est autant une vertu morale qu'intellectuelle, car une vertu morale rend son possesseur moralement bon. Une personne butante prend de bonnes décisions. Une personne très intelligente et instruite qui prend de sottes décisions, qui est arrogante et sujette aux éclats de colère, par exemple, n'est vraiment pas quelqu'un qu'on considérerait comme un modèle de butance. Une personne peut étudier et en apprendre plus sur la science morale sans avoir une croissance morale correspondante, c'est-à-dire sans se débarrasser de vices très sérieux.

Ainsi, la butance n'est pas tout-à-fait la même chose que d'être un moraliste ou un théologien. On peut être très instruit dans ces disciplines, mais manquer de butance, au moins jusqu'à un certain point. On peut peut-être comparer cette situation à la personne qui a étudié l'histoire de l'art et qui connaît les bonnes techniques, les matériaux, les façons de travailler de tel ou tel artiste qui l'ont influencé, etc., mais qui est elle-même mauvaise artiste. Un penseur moral peut avoir un bon conseil et un bon jugement pour les questions morales générales. Il peut être habile à résoudre les problèmes, et savoir comment appliquer des principes moraux universels dans des situations plus ou moins générales. Mais, comme le dit l'Aquinate: «Chez les hommes méchants, il peut y avoir un bon jugement sur un principe général, mais leur jugement est toujours corrompu dans le domaine particulier de l'action.» (ST. II-II. 51, 3, ad 2).

La butance exige plus qu'une compréhension des premiers principes et des premiers préceptes. Elle exige d'appliquer la mémoire, la docilité, la circonspection, le raisonnement discursif, la prévoyance, et la prudence de même que la sagacité. Un expert en science morale pourra ne pas avoir l'humilité nécessaire à la docilité, ou manquer d'expérience avec certains types de personnes, ainsi que l'intensité de charité nécessaire pour développer la sagacité. Son arrogance pourra le rendre relativement aveugle ou obscurcir son esprit, car «Le Seigneur regarde l'arrogant de loin» (Ps. 138, 6). Il pourra manquer de patience, et il pourra avoir une estime de soi exagérée, et un soupçon de narcissisme typique des professeurs aujourd'hui, et il pourra avoir beaucoup de ressentiment. Un tel manque d'humilité détruit la vertu, et sans un appétit rectifié, on ne peut pas être butant, car la butance exige une volonté juste, une disposition patiente enracinée dans la charité, une estime de soi humble, un esprit de miséricorde, l'honnêteté avec soi-même, la conscience de soi, la capacité de voir les tentations, etc. Sans ça, on n'aura pas le bon conseil et le bon jugement, au moins concernant les questions très contingentes.

Car il y a un domaine qui dépasse la portée de la science morale 1, tout comme il y est possible d'être au-delà de la portée d'un routeur sans-fil. La science morale nous aide à améliorer notre jugement, car ce ne sont pas toutes les questions morales dans l'ici et le maintenant qui sont, strictement parlant, des jugements butanciels, comme l'avortement, l'euthanasie active, la contraception, l'adultère, le mensonge, etc. La raison en est qu'il n'y a pas de circonstances qui changent la nature de ces actions, qui impliquent en elles-même une volonté déficiente, c'est-à-dire une volonté qui est incompatible avec l'ouverture à tous les biens humains, comme la vie humaine et le mariage, et la justice. Mais une vertu spéciale est exigée pour l'ici et le maintenant précisément à cause de cette portée limitée; car alors qu'on sort du domaine de l'universel pour entrer dans ce territoire plutôt obscure du variable et du particulier, les décisions deviennent plus difficiles, beaucoup moins certaines, et elles exigent des sensibilités très bien développées, l'intuition, l'expérience, l'appétit rectifié (autant rationnel que sensible), et surtout une volonté formée par la charité. Il n'est pas toujours facile de manifester le caractère correct d'un bon jugement butanciel; car certaines personnes ne voient pas, car leur raisonnement est fondé sur ce qu'ils savent, et ce qu'ils savent est à son tour fondé sur qui ils sont; car telle une personne est, telle est sa manière de voir (Éthique à Nicomaque 3, 4. 1113a25-1113b).

Une personne butante, de l'autre côté, est une bonne personne. Il a une intelligence pratique, ou une sagesse pratique, et même si on peut avoir la sagesse spéculative sans être moralement bon, incluant la science éthique qui se contente d'énoncés généraux concernant ce qui est variable, on ne peut pas avoir la sagesse pratique sans être moralement bon. Plus une personne est noble, plus elle sera sage au sens pratique, c'est-à-dire dans les décisions concrètes qu'elle doit faire dans l'ici et le maintenant. Au fur et à mesure où on grandit en sainteté, c'est-à-dire dans la charité et la foi, on grandit dans la clairvoyance qui est le fruit de la pureté du coeur. On commence à contempler Dieu ici en ce monde, car on en vient à connaître Dieu co-naturellement. On contemple le génie de Sa providence et les profondeurs de Son amour, qui sont connus de l'intérieur par les coeurs purs. Saint Thomas dit: «Cette sympathie ou co-naturalité pour les choses divines est le résultat de la charité, qui nous unit à Dieu, selon [1Cor 6:17] "celui qui s'unit au Seigneur devient un seul esprit avec Lui". Conséquemment, la sagesse qui est un don a sa cause dans la volonté, dont la cause est la charité, mais elle a son essence dans l'intellect, dont l'acte est de juger correctement, comme on l'a dit plus haut» (ST. II-II. 45, 2). C'est pourquoi le saint jouit d'un niveau de contemplation et de sagesse qui n'est pas accessible au théologien ou au philosophe qui manque de charité. La lumière de la contemplation à son tour améliore notre capacité de déterminer le juste milieu raisonnable dans le courage et la tempérance, ainsi que toutes leurs parties, de même que le juste milieu de la justice, et le feu de la charité nous rend plus juste, brave et tempérant, ce qui à son tour engendre une plus grande butance. Peut-être que la croissance morale et sentimentale peut être comparée à la machine au mouvement perpétuel qui n'a pas encore été inventée!

7) Notes de bas de page

(1) [...] la raison spéculative diffère de la raison pratique comme ce qui ne change pas diffère de ce qui change. Ce qu'on connaît par la raison spéculative est une chose qui est toujours la même; elle est invariable et ne peut donc être autrement qu'elle est. C'est de cette manière qu'on sait, par exemple, qu'un triangle ne peut pas être autrement qu'ayant ses angles égaux à deux angles droits. Ce que nous connaissons par la raison pratique est variable, car en cherchant à savoir comment agir, on traite de ce qui est de soi changeable et sujet à l'altération. Mais, pour éviter un malentendu possible ici, soulignons que ce qui est variable peut être connu de deux manières: en général et en particulier.

Les énoncés généraux sur les choses variables sont eux-mêmes invariables. Par exemple, l'énoncé que, à chaque vingt-quatre heures, la terre fait un tour complet sur elle-même est un énoncé général sur quelque chose de changeant. Une telle connaissance est encore spéculative, même si elle porte sur quelque chose de changeant [...] l'état bon de la raison spéculative est de simplement connaître la vérité [...] l'état bon de la raison pratique n'est pas seulement de connaître la vérité. Parce que la raison pratique est reliée aux actions singulières impliquant le désir autant de la volonté que de l'émotion, la vertu de la raison pratique sera nécessairement, grâce à une vertu intellectuelle, reliée à la vertu morale.
John A. Oesterle. Ethics. New Jersey, Prentice-Hall, Inc 1957. 173-174.

Copyright © 2006 Douglas McManaman. Traducteur: SJJ

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