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Le Bureau d'évaluation des compétences du Québec (BECQ)

Habileté à surmonter un obstacle
Nous pouvons clairement évaluer que cet homme a acquis la compétence à surmonter cet obstacle.
(Source)

1) Introduction

Toute notre économie dépend de plus en plus du savoir. Les travailleurs sont de plus en plus des «travailleurs du savoir» et non pas des travailleurs manuels. Cette énorme vague sociale, malheureusement, semble se briser sur l'immense roc immobile des vieilles méthodes d'évaluation des compétences.

J'ai parfois l'impression qu'on devrait découpler l'évaluation de la formation (c'est-à-dire de découpler ce par-dessus quoi on doit sauter, de la formation donnée afin de rendre quelqu'un capable de sauter à cette hauteur), et confier les évaluations à une sorte d'institut indépendant, financé par le public, qui, au moins indirectement, décernerait les notes et les diplômes officiels. Je vais maintenant tenter d'expliquer cette idée.

2) Les métaphores fondamentales: la métrologie et les devises

Puisque je ne fais que penser tout haut dans cet article, je ne suis pas encore capable d'expliquer clairement mon idée. Je vais parler un peu de métrologie et de devises, pour ensuite appliquer ça aux connaissances humaines:

2.1) Métrologie. Vous savez probablement que près de Paris, au Bureau international des poids et mesures, il y a un «kilogramme-étalon», un cylindre en platine-iridium de 3.9 cm de hauteur et de diamètre, qui pèse exactement un kilogramme (par convention) [Fundamentals of Physics, 6th Ed., p. 7]. Tous les organismes nationaux de métrologie se réfèrent à ce kilogramme-étalon international, et toutes les balances calibrées dans un pays peuvent éventuellement être retracées à leur organisation nationale de métrologie. C'est pourquoi des savants dans un petit laboratoire à Tombouctou peuvent facilement collaborer avec d'autres savants dans une grosse université prestigieuse aux USA, ou un manufacturier au Japon, etc.

2.2) Devises: Cours légal. Si vous avez déjà examiné un billet de banque, vous avez probablement vu quelque chose comme: «Ce billet a cours légal». Cela signifie, par exemple, que si vous devez 5$ à quelqu'un, et que vous lui donnez un billet de 5$, cette personne doit de par la loi accepter ce bout de papier comme étant le paiement de votre dette. Elle ne peut pas dire: «Bien, je n'aime pas ton bout de papier, alors tu me dois encore 5$».

2.3) Devises: Divisibilité. Un des avantages des billets de banque est qu'ils divisent la valeur. Si nous n'avions que le troc alors, par exemple, vous pourriez échanger votre vache pour des crayons, mais vous seriez pris avec un million de crayons et pas de nourriture ou de vêtements!

Si vous mélangez ces trois métaphores et que vous les appliquez aux compétences humaines, vous obtenez ce qu'on pourrait appeler «Le Bureau d'évaluation des compétences du Québec» ou BECQ. Le BECQ, comme la métrologie, s'assure que l'évaluation des connaissances humaines est uniforme. De plus, les évaluations du BECQ ont «cours légal», alors si vous faites évaluer vos compétences, nul ne peut vous refuser un emploi qui exige cette compétence (à moins bien sûr que vous ayez d'autres lacunes), et aucune école ne peut refuser de vous inscrire à un cours qui exige cette compétence comme pré-requis, etc. Finalement, le BECQ «divise» la connaissance, alors vous n'êtes pas forcés d'acquérir un diplôme de «grosse vache» si tout ce que vous voulez c'est une compétence spécifique de «crayon».

3) Certains avantages possibles du BECQ

Les trois premiers avantages ont déjà été présentés: l'uniformité des évaluations (la «métrologie»), la reconnaissance universelle («cours légal») et la granularité (divisibilité des gros diplômes). Rêvons un peu et imaginons quels pourraient être les autres avantages du BECQ:

3.1) Les erreurs des professeurs seraient moins facilement masquées par leur orgueil. Les gestionnaires des projets logiciels savent depuis longtemps qu'il ne faut pas demander aux programmeurs de tester leur propre code: leur orgueil est en jeu, et ils vont avoir tendance à cacher ou minimiser l'importance des «bibites» ou erreurs dans leurs programmes. De la même manière, un professeur (ou une école) désire naturellement que ses étudiants aient acquis les compétences exigées. L'orgueil du professeur (et parfois sa sécurité d'emploi ou ses subventions gouvernementales) dépendent des bonnes notes de ses étudiants. J'ai entendu parler d'écoles qui toléraient le trichage organisé par ses étudiants, juste pour que les meilleures notes fassent mieux paraître ces écoles.

3.2) Les erreurs des étudiants seraient moins facilement masquées par les craintes des professeurs. Ayant moi-même corrigé des travaux au cégep et à l'université, je peux corroborer la prétention que certains étudiants ne savent pas vraiment comment lire ou écrire. Comment ces étudiants ont-ils pu se rendre aussi loin, et passer autant d'examens, sans jamais se faire dire qu'ils n'avaient pas satisfait aux normes? Une des raisons est la crainte qu'ont les professeurs, que ce soit la peur de leurs étudiants, ou des autres professeurs, ou de la direction de leur école. Mais même si un professeur écrivait ses propres examens et attribuait des notes à ses propres étudiants, il serait quand même plus facile pour lui de donner des mauvaises notes aux mauvais étudiants, s'il pouvait «se cacher» derrière le BECQ. Le professeur pourrait dire: «Désolé, mais je ne suis que le messager. Si vous n'êtes pas d'accord avec mon évaluation, allez faire l'examen équivalent du BECQ».

3.3) Plus grande transparence des évaluations. Puisque le BECQ serait une institution publique, toute l'information sur les évaluations serait disponible pour tout le monde. (Un étudiant pourrait exiger que son nom n'apparaisse pas, mais alors tous les employeurs refuseraient de considérer son curriculum vitae.) Tous les résultats des examens, de même que les noms des étudiants, des écoles et des professeurs impliqués, seraient visibles. La méthode utilisée pour évaluer ces compétences serait aussi disponible (pour qu'elle puisse être continuellement améliorée).

3.4) Pression des pairs pour s'améliorer. Les mauvais professeurs et les mauvaises écoles paraîtraient mal, parce que leurs étudiants obtiendraient de moins bonnes notes sur les tests normalisés. Manifestement, ceci les encouragerait à s'améliorer. Mais les bons professeurs et les bonnes écoles qui, pour une raison quelconque, se retrouveraient avec de mauvais étudiants, ne seraient pas pénalisés parce que les tests aléatoires et inter-écoles détecteraient ces différences.

3.5) Réduction de la formation inutile. Les étudiants adultes qui ont amplement d'habiletés à jour ne se ferait pas dire qu'ils doivent reprendre encore une fois des cours de débutant.

3.6) Augmentation de la formation utile. Les vieux professionnels, qui se servent de leur prestige et de leur ancienneté pour faire accroire qu'ils n'ont pas besoin de formation supplémentaire, se feraient rabattre hors de leurs cachettes.

3.7) Les progrès pédagogiques seraient encouragés. Si un cours de bonne qualité, d'une durée de trois semaines, en source ouvert et dispensé par cours interactif sur ordinateur, permettait d'obtenir les mêmes résultats à un examen du BECQ, qu'un cours universitaire en chair et en os d'une durée de trois mois, les étudiants fuiraient ce cours universitaire, forçant une administration universitaire empotée à mettre à jour son matériel pédagogique ou ses professeurs.

3.8) Moins de gaspillage des subventions gouvernementales. Dans certaines universités subventionnées par l'État, chaque étudiant qui s'inscrit représente plus de financement, alors le mot d'ordre devient «Recrutez!» On se fiche de la qualité des étudiants et des cours, d'abord qu'il y ait le plus de corps tièdes possible dans les salles de classe. Mais si on évalue les compétences de manière indépendante, ces subterfuges deviennent difficiles à cacher.

3.9) Plus de comparaisons sérieuses avec les autres pays. Pendant que j'étais à l'université Laval, on nous répétait constamment que notre université était «une des meilleures au monde». Ne serait-ce que pour éliminer la propagande des administrateurs de l'université Laval (qui ont intérêt à faire croire qu'ils font bien leur travail), le BECQ vaudrait la peine.

4) Comment pourrait-on s'y prendre pour réaliser cette idée?

Bon, il pourrait y avoir des avantages; mais comment pourrions-nous implanter ce bidule du «BECQ»? Voici certaines idées pour la réalisation:

4.1) Évaluer les évaluations, pas les étudiants. Le BECQ ne serait pas une sorte d'immense salle de classe avec des millions d'isoloirs pour que les étudiants puissent venir passer tous leurs examens, et des milliers de fonctionnaires pour corriger ces examens. Le BECQ serait plutôt comme une institution «chien de garde». Il évaluerait les habiletés, mais la plupart du temps indirectement. Les mêmes vieilles écoles feraient les évaluations, et le BECQ «évaluerait les évaluations» de ces écoles. Périodiquement, le BECQ forcerait, de par la Loi, des étudiants choisis au hasard à venir prendre des examens au BECQ plutôt que leurs examens normaux à l'école. (Ce pouvoir légal est nécessaire pour obtenir de bons échantillons aléatoires.)

4.2) Les experts en évaluation des compétences. L'habileté en tant que telle, que le BECQ ne donnerait pas «en sous-traitance», serait la compétence d'évaluer les compétences. Le BECQ embaucherait sûrement des doctorats pour être capable d'évaluer les tests dans diverses disciplines, comme la médecine, le droit, la mécanique automobile, etc. Mais le BECQ aurait surtout une «expertise fondamentale» en évaluation des compétences. Les meilleurs chercheurs dans ce domaine devraient normalement aboutir au BECQ. En d'autres mots, le BECQ ne serait pas seulement un gros entrepôt rempli d'examens papier, mais il explorerait de nouvelles manières d'évaluer les compétences.

4.3) Éventuellement, couvrir toutes les aptitudes monnayables. Je ne vois pas le BECQ comme étant seulement pour les cours universitaires. Je le vois aussi en train d'évaluer les habiletés comme jointoyer le placoplâtre, déterminer les impacts environnementaux d'un nouveau pont sur une voie navigable, réparer une machine à rayons-X, etc.

4.4) Une banque centrale pour les outils d'évaluation. Plusieurs pays imposent à toutes les maisons d'édition de faire don, à la Bibliothèque nationale, de quelques copies de tout livre qu'elles publient. De la même manière, le BECQ pourrait forcer toute personne qui fait de l'évaluation de compétences à fournir une copie de leur méthode de testage. Donc, par exemple, si quelqu'un voulait être testé sur son habileté à scruter les pneus de train d'atterrissage d'avion, pour détecter l'usure prématurée, le site web du BECQ pourrait dire: «OK, l'institution qui fournit ce test est l'École de métier XYZ, la description de ce que vous devez savoir est ici, le coût est tant de dollars, et la prochaine période d'examen est tel jour, à telle heure». Mais le BECQ pourrait aussi dire: «Ah, je vois que l'École de métier XYZ répond lentement aux demandes, ou demande trop d'argent pour prendre ce test, alors vous pouvez faire cet examen ici, dans 20 minutes, salle 1234. Vous pouvez payer comptant ou avec votre carte de guichet automatique».

4.5) Encourager le développement d'outils d'évaluation des compétences. Si une compagnie développait un bel outil pour évaluer, par exemple, l'habileté des aide-dentistes à nettoyer les dents, alors le BECQ pourrait le déclarer comme étant le test normalisé pour cette habileté. Cette compagnie aurait donc de la publicité gratuite, et de très bonne qualité. Ceci encouragerait aussi l'industrie à évincer les mauvais tests. Mon expérience dans l'industrie logicielle est que les professeurs d'université sont parfois en retard sur la technologie. Mais si l'industrie pouvait s'entendre sur un bon test pour une habileté moderne, le BECQ pourrait l'adopter. Les compagnies dans cette industrie pourraient alors exiger une telle habileté, et donc forcer les universités à mettre à jour leur programme d'études.

4.6) Encourager les associations professionnelles. Normalement, le premier responsable pour l'élaboration des tests normalisés pour un métier ou une profession devrait être la corporation professionnelle en tant que tel. Ces associations ont naturellement les meilleures raisons pour s'assurer que tous leurs membres soient bien formés, à jour, etc. Ces associations auraient de bonnes raisons de collaborer avec le BECQ.

4.7) Pas d'évaluation des vertus morales. Le BECQ évaluerait les compétences, pas les vertus morales. Ceci ne veut pas dire que le courage, la justice, la butance et la tempérance n'ont pas de rapport avec la vie économique, au contraire! Tout ce que ça veut dire, c'est que le BECQ n'essaierait pas de mesurer de telles choses.

5) Quelles sont les objections contre cette idée?

On peut sûrement faire des objections contre l'idée du BECQ, mais je pense qu'elles ont toutes des réfutations:

5.1) «Toutes les compétences ne peuvent pas être évaluées avec un examen crayon-papier d'une heure». Je n'ai jamais dit qu'elles pouvaient l'être. Évaluer les compétences peut se faire avec plus que des antiquités comme un crayon et du papier, et des examens qui durent plus d'une heure!

5.2) «Certaines habiletés ne peuvent pas être évaluées». Je suis d'accord, comme par exemple la foutaise post-moderniste qui se fait passer pour de la philosophie. Si un groupe de professeurs n'est même pas capable de s'entendre sur ce qu'est la discipline qu'ils enseignent, et s'ils ne peuvent même pas expliquer pourquoi leur main droite a certainement cinq doigts, ils n'ont pas besoin de se protéger contre une évaluation indépendante. Ils ont besoin de se faire enlever de la liste de paie de l'université. En général, je vois ça comme un immense avantage d'avoir un système qui est rébarbatif à la foutaise du genre «tissage de panier» qu'on a dans nos universités (comme certains types idiots d'«art», toute la sociologie post-moderniste, l'homéopathie, etc.).

5.3) «Si le BECQ était mal réalisé, il pourrait causer de grands dommages». Oui, bien sûr! C'est comme n'importe quelle autre institution, comme les hôpitaux, le Parlement ou la police. Si vous fondez une nouvelle institution, par exemple un corps policier, et que les premiers membres sont corrompus, la quantité de crimes dans votre ville va augmenter, pas diminuer! Mais «Abusus non tollit usum», le fait que quelque chose puisse être mal utilisé ne signifie pas que cette chose est mauvaise en soi. On n'a pas le choix entre évaluer ou ne pas évaluer les compétences (on évalue déjà les compétences au moment où on se parle). On n'a que le choix entre faire ces évaluations au petit bonheur, de manière inégale et obscure, ou d'une manière régulière, juste et transparente.

6) Conclusion

Napoléon aurait apparemment dit un jour: «La plus grande immoralité, c'est de faire un métier qu'on ne sait pas». Le BECQ enseignerait la crainte du Seigneur aux incompétents [Pr 1:7], pour le plus grand bien de notre économie et de notre pays.

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